Du bleu dans l’art, l’histoire, la culture Part. 1

Du bleu dans l’art, l’histoire, la culture Part. 1
Du bleu dans l’art, l’histoire, la culture Part. 1

Du bleu dans l’art, l’histoire, la culture Part. 1

Savez-vous que le bleu est la couleur favorite des occidentaux ? Ceci pourtant n’a pas toujours été le cas. Savez-vous qu’il a été une couleur chaude ? Connaissez-vous des artistes qui en ont fait leur couleur de prédilection ? Savez-vous qu’à une époque il valait plus cher que l’or ? ou encore que c’était la couleur des filles quand le rose était celle des garçons ? Mimétique, symbolique, matériel, immatériel, lumière

Fabrication du bleu

A notre époque la peinture se trouve en pot ou en tube, et possède d’innombrables teintes. Cependant il y a 600 ans les artistes devaient confectionner eux-mêmes leurs mélanges de couleurs à partir de pigments (poudres de couleurs) et d’un liant liquide. Par exemple, au Moyen Âge, la peinture à l’œuf appelée tempéra :

Préparation de la tempéra

Les pigments étaient broyés et humidifiés pour obtenir une pâte puis on diluait du jaune d’œuf avec de l’eau, pour enfin incorporer la pâte de couleur. Les pigments étaient d’origine minérale ou végétale.

L’indigo vient de l’indigotier, un arbuste dont les feuilles ont un fort pouvoir colorant. Connu depuis les grecs, on l’importait de Ceylan ou des Indes. Puis à la découverte du « nouveau monde » (l’Amérique) on découvre une autre sorte encore plus puissante que celle d’Asie.

indigotier pate indigotier
Fleur d’indigotier. © Kurt Stueber, GFDL et Pâte indigo (c)DR

Le pastel :

pastel

Culture du pastel

Le pastel, qui est aussi le nom de cette plante, fit la fortune d’une région située entre Toulouse, Albi et Carcassonne, du milieu du XVe au milieu du XVIe siècle, puis il a été supplanté par l’indigo importé d’Inde. Le pastel a connu une nouvelle mais très brève phase de succès au tout début du XIXe siècle, lorsqu’il a été utilisé pour teindre les uniformes de l’armée de Napoléon Ier.

Pour transformer les feuilles en teinture, il fallait les cueillir à la main pendant l’été, et les broyer dans une meule, afin de former des petites boules appelées « coques » ou « cocagnes ». D’où le nom « pays de cocagne » pour désigner cette partie du sud-ouest, qui, par extension, a pris le sens que l’on sait. La cocagne était ensuite travaillée pendant quatre mois afin de pouvoir être utilisée par les teinturiers.

Actuellement, quelques timides tentatives visent à réintroduire la culture du pastel, notamment dans le Gers et dans la Somme.

Pour plus de détails voir aussi : Quelques végétaux utilisés pour la fabrication des pigments en enluminure.

D’autres substances naturelles servent à la confection du bleu telles que amazonite, turquoise, lapis-lazuli… qui sont des minéraux. Les pierres sont broyées.

Azurite

Azurite

Lapis-lazuli

Lapis-lazuli

Turquoise

Turquoise

La suite de l’histoire vous le verrez enrichie la palette des bleus grâce à une fabrication chimique, à commencer par le bleu égyptien.

Les bleus

… Aigue-marine, Bleu acier, Bleu ardoise, Bleu azur, Bleu barbeau, Bleu bleuet, Bleu canard, Bleu céleste, Bleu cérulé, Bleu céruléen, Bleu charrette, Bleu charron, Bleu ciel, Bleu cobalt, Bleu Cyan, Bleu d’Anvers, Bleu de Berlin, Bleu de cobalt, Bleu de France, Bleu indigo, Bleu jade, Bleu de manganèse, Bleu de minuit, Bleu de Prusse, Bleu dragée, Bleu électrique, Bleu France, Bleu fumée, Bleu givré, Bleu guède, Bleu hussard, Bleu Klein, Bleu Lapis-lazuli, Bleu lavande, Bleu layette, Bleu lin Bleu Majorelle, Bleu marine, Bleu minéral, Bleu Nattier, Bleu nuit, Bleu outremer, Bleu paon, Bleu pastel, Bleu persan, Bleu pétrole, Bleu pervenche, Bleu roi, Bleu saphir, Bleu sarcelle, Bleu de Scheveningen, Bleu Smalt, Bleu turquin, Bleu turquoise, Cyan, Denim, Lapis-lazuli, Safre, Saphir, Sarcelle…

Teintes de bleu
Acier Aigue-marine Azur Azuré Barbeau Bleu Bleu-vert Bleu-violet Bleuet Bondi
Cæruléum Canard Céleste Charrette Ciel Cobalt Cyan Denim Dragée Égyptien
Électrique France (de) Fumée Givré Gris de lin Horizon Indigo Klein Lavande Majorelle
Marine Maya Minéral Minuit (de) Nuit Outremer Paon Pastel Persan Pervenche
Pétrole Prusse (de) Safre Saphir Sarcelle Smalt Tiffany Turquin Turquoise

clip_image012

Le bleu à prix d’or

Le bleu outremer coûtait plus cher que l’or à cause de la pierre qui permettait de l’obtenir. En effet le lapis-lazuli provenait d’Afghanistan. Il était alors destiné à un emploi mesuré, comme par exemple la peinture des manteaux royaux. Celui qui commandait l’œuvre devait en préciser la quantité de bleu à l’artiste.

Très riches heures du duc de Berry, 15e siècle

Ce livre de prières a été conçu par l’atelier des frères de Limbourg, Paul, Jean et Herman, sur une commande de Jean de Berry (1340-1416), l’un des frères du roi Charles V le Sage. Il a été réalisé sur une période de 70 ans, de 1410 à 1485. Les frères de Limbourg étant morts la même année que leur mécène, le duc de Berry, en 1416, le travail fut poursuivi par d’autres enlumineurs, comme Barthélémy d’Eyck, et Jean Colombe. Les Très Riches Heures du duc de Berry  ont été achevées quand a émergé l’imprimerie. Elles imagent les plus belles réussites en la matière, alors qu l’enluminure voit la fin de ses heures de gloire (les artistes iraniens prolongeront cet art jusqu’au 17e siècle).
Le manuscrit comporte 206 feuillets de 29×21 cm, reliés au 18e siècle. Il présente 65 petites miniatures et 66 miniatures en pleine page, dont les douze ci-dessous, en tête de l’ouvrage, qui illustrent les mois de l’année et les constellations.

La palette de couleur utilisée par les Limbourg est particulièrement riche et diversifiée : tous les pigments disponibles sont utilisés avec une préférence donnée aux plus précieux : le bleu lapis-lazuli, le rouge vermillon, la laque rose, fabriquée à base de bois de Brésil, le vert de cuivre, l’indigo, le giallorino (ou « petit jaune », sorte de gaude), ainsi que des ocres, du blanc de plomb et le noir de fumée. Ils utilisent à l’inverse très peu de minium ou d’or mussif contrairement à beaucoup d’enlumineurs de l’époque, couleur la plus chère après le lapis-lazuli. Il serait possible d’attribuer les planches à chacun des 3 frères en fonction de la palette et du traitement différent.

Les couleurs viennent de pigments d’origine végétale ou minérale, en particulier le minium, oxyde de plomb de couleur rouge d’où dérive le mot miniature ! Leur éclat est rehaussé par l’application d’or peint, or bruni ou argent.

Janvier Février Mars Avril
Très riches heures du duc de Berry, 15eclip_image016clip_image018clip_image020

Mai Juin Juillet Août
clip_image022clip_image024clip_image026clip_image028

Septembre Octobre Novembre Décembre
clip_image030clip_image032clip_image034clip_image036

Très riches heures du duc de Berry, 15e siècle, Frères de Limbourg, velin

Le bleu comme concept, idée, catégorie

Voir les couleurs n’est pas toujours nécessaire pour bien en parler nous dit Michel Pastoureau. Un aveugle de naissance à l’âge adulte aurait la même culture des couleurs qu’un voyant. Ainsi le bleu comme toute couleur va au-delà de la vision.

Dans une approche sociétale la couleur sert à classer. Aussi généralement la symbolique du bleu est plus importante que sa considération chimique, sa réalité physique et scientifique.

 

Le bleu dans l’histoire de l’art, et les mentalités

1. De l’Antiquité au 12e siècle, le système de base est tripolaire : le blanc s’oppose au noir et au rouge, qui est « la » couleur par excellence. Le lexique des bleus est, en latin, imprécis et instable. Le bleu ne compte pas, voire plus, il est méprisé. La couleur bleue est « silencieuse », c’est-à-dire non intégrée à un système de valeurs (et plutôt associée aux barbares, Celtes et Germains). Sous la Rome antique personne ne s’habille de bleu. Quand on commence à s’habiller de bleu au 3e ou 4e siècle, les romains traditionnalistes sont révoltés. Les couleurs fleuries comme le bleu, le violet ou le vert s’opposent alors aux couleurs dignes comme le blanc, le rouge, le noir ou le jaune.

En Egypte Les Egyptiens produisent un pigment artificiel à partir de silicate de cuivre calcique. Pour les peuples du Proche et du Moyen Orient le bleu est une couleur bénéfique qui éloigne les forces du mal. Il est associé aux rituels funéraires pour protéger les défunts dans l’au-delà. Il pouvait aussi être un symbole de sexualité entre les êtres humains. Le bleu clair est le symbole de l’air et du ciel. C’est également la couleur du dieu Amon qui était, entre autres, un dieu de l’atmosphère. Le dieu Min peut également être représenté en bleu dans son aspect de Min-Amon. Le bleu sombre du lapis-lazuli est le symbole de la voûte céleste la nuit, et des abysses. Le bleu turquoise est le symbole de l’univers aquatique du Nil, d’où jaillit toute vie.

Buste de la reine Néfertiti (vers –1350)

Buste de la reine Néfertiti (vers –1350) conservé au Musée égyptien de Berlin.

bleu égyptien

Le « bleu égyptien » est le premier pigment créé par l’homme. Apparu il y a cinq millénaires en Égypte et en Mésopotamie, il a longtemps fait l’objet d’un monopole et d’un commerce prospère dans le bassin méditerranéen.

2. Le bleu change de statut au 11e siècle. L’émergence du bleu se fait à partir de l’an 1000 et plus particulièrement au 12e siècle. Les théologiens s’interrogeant sur la lumière, différencient la lumière divine et la lumière terrestre. La 1ère est bleue, la 2eme blanche. Le manteau de la Vierge devient bleu. D’abord religieux et marial, il éclate dans les vitraux gothiques, les émaux et miniatures. Le bleu devient essentiel. Le ciel devient bleu. Puis il entre en politique : les armoiries familiales des Capet (fleurs de lys sur fond d’azur) deviennent l’emblème du roi de France vers 1130. Le rouge reste impérial et papal, mais le bleu devient royal : c’est la couleur du légendaire roi Arthur. Son engouement peut même se mesurer : vers 1200, l’azur n’est présent que dans 5 % des armoiries ; vers 1400, la proportion est de 30%. Les teinturiers en bleu progressent dans la gamme des bleus et détrônent ceux du rouge. A la fin du moyen-âge le bleu est le contraire du rouge. Ainsi les attributs divins deviennent bleus, puis l’aristocratie s’en empare suivie de la bourgeoisie. A la fin du moyen-âge on moralise les couleurs et la réforme protestante généralise l’idée d’une couleur morale.

Vierge à l'Enfant, Fra Angelico vers 1450

Vierge à l’Enfant, Fra Angelico vers 1450

Mariage de Charles IV, en 1322

Mariage de Charles IV, en 1322

Du bleu pour les filles et du rose pour les garçons !

En Europe, c’est au Moyen-Âge qu’apparaissent les premiers trousseaux spécifiques pour les bébés. Oh surprise ! Le bleu, couleur divine de la Vierge Marie, est associé aux filles tandis que le rose, qui n’est qu’un rouge pâle, est dévolu aux garçons. Si la rose, la fleur signifiant l’amour, est une valeur attribuée aux femmes, le rose, lui, est perçu comme viril. Il n’y a qu’à voir la couleur rose des bas de chausse des chevaliers médiévaux.

Danseurs - Fresque du Moyen Age

Danseurs – Fresque du Moyen Age

3. Entre les 15e et 17e siècles, le bleu devient une couleur « morale ». Les lois somptuaires prolifèrent, qui régissent entre autres le vêtement, « premier support de signes dans une société alors en pleine transformation ». Il y a des couleurs interdites, et des couleurs prescrites, notamment pour marquer ou stigmatiser. Le bleu est épargné, considéré comme « bonne couleur » avec le noir, le gris et le blanc. La Réforme protestante, qui est iconoclaste mais aussi « chromoclaste », distinguant les couleurs honnêtes et « déshonnêtes ». A partir de 1666, les expériences de Newton montrent le prisme chromatique. Le noir et le blanc quittent l’univers des couleurs. Durant la renaissance et pour la peinture à l’huile, Les artistes cherchent à imiter les couleurs de la nature avec un rendu plus fidèle même si la symbolique de celles-ci est toujours d’actualité. Les deux systèmes cohabitent.

4. Du 18e au 20e siècle, le bleu triomphe. Le chimique et le technique précède le symbolique. L’invention, vers 1720, de la gravure en couleurs prépare la réorganisation du système autour de la triade rouge/ bleu/ jaune, futures couleurs primaires. On importe du « nouveau monde » de nouvelles couleurs. Les bleus se diversifient, par des bleus plus foncés ou plus grisés, mate. Le bleu devient au 18e une couleur particulièrement à la mode. Côté matériel, la guerre des deux bleus tinctoriaux (pastel européen contre indigo exotique) se lit dans les règlementations étatiques et les luttes coloniales. Le bleu de Prusse serait un cas de sérendipité : né d’un pharmacien à Berlin Vers 1720, celui-ci voulant fabriquer du rouge obtint du bleu. Goethe (Traité des couleurs, 1810), réaffirme contre Newton la forte dimension anthropologique de la couleur : « Une couleur que personne ne regarde n’existe pas ». Dans le mouvement romantique le bleu prend sa place avec l’habit bleu de Werther (1774), livre à succès, celui de la « petite fleur bleue » de Novalis, couleur de la mélancolie et du rêve qui aboutira vers 1870 au « blues » anglo-américain. Chez les impressionnistes l’usage des couleurs primaires (rouge, bleu et jaune), et de leurs complémentaires (orange, violet et vert) est premier. Il n’y a plus de mélanges. Même les ombres sont représentées par des couleurs vives et juxtaposées. Produisant l’effet d’ombre. Le spectateur fait lui–même la synthèse optique des couleurs.

5. Le bleu politique et militaire s’affirme d’abord en France : entre 1789 et 1794, il passe des armoiries à la cocarde, de la cocarde au drapeau et aux uniformes. Le tricolore est d’abord celui du drapeau américain, qui procède lui-même du tricolore anglais fixé en 1603. Puis le bleu politique se mondialise en couleur de la paix et de l’entente (ONU, Europe).

journée des Nations Unies

Le sphinx et les pyramides d’Egypte éclairés en bleu pour la journée des Nations Unies (24 octobre) ©Agence France Presse

Côté vestimentaire, le noir se transforme en bleu marine. Entre la fin du 19e et le milieu du 20e siècle, presque tous les uniformes deviennent bleus (marins, mais aussi policiers, pompiers, facteurs), et le bleu civil s’impose via le jean (vêtement sage plutôt que rebelle).

Durant la 1ere guerre mondiale les pantalons des soldats étaient rouge garance. Le rouge est une couleur envisagée comme masculine, virile, guerrière. On voit ici la fin du rouge militaire. Par la suite on s’est aperçu qu’il avait pour effet d’être remarqué, donc il fallait s’orienter vers un bleu horizon, beaucoup plus neutre.

Naissance du jean :

Le jean est né à San Francisco vers le milieu du 19e siècle. A l’origine il est un vêtement de travail taillé dans un tissu très résistant et teinté à l’indigo. L’histoire du denim, tissu à armure sergé dont seuls les fils de chaîne sont teints, commence avec l’épopée des chercheurs d’or américains. Oscar Levi Strauss dépose le brevet de modèles de vêtements en denim, le 20 mai 1873, et installe sa firme à San Francisco en 1886. Lee dépose sa marque en 1889 puis Wrangler en 1904. Plus tard le jean devient un pantalon de loisir, courant 20e, d’abord aux Etats Unis puis en Europe. Il a été un pantalon rebelle entre 1945 à 1970, 1980. Actuellement le jean est vu comme branché ou ringard selon le niveau de coloration en bleu. Plus il est passé, délavé, voir usé et abimé, plus il est vendu cher et est prisé pour un look dans le vent. Le bleu quant à lui ne possède pas de caractère transgressif, il est devenu plutôt neutre dans l’usage vestimentaire. Les bleus peuvent se marier entre eux, ce qui n’est pas le cas des autres couleurs. Le jeans acquiert enfin ses lettres de noblesse en retenant l’attention de la couture. Pour sa marque Saint Laurent Rive Gauche, Yves Saint Laurent crée pour le printemps été 1970 une ligne de vêtements en denim noir surpiqués de blanc. Couronnée de succès, cette collection volontiers romantique n’inclut pas de jeans, hommage par omission à ce vêtement que le couturier aurait tant voulu inventer. La création de mode, qui s’intéresse au jeans dans les années 1980-1990, lui fait de nombreux emprunts : tantôt sa forme ou ses caractéristiques – rivets, boutons métalliques, surpiqûres –, tantôt son étoffe, le denim, soumis alors à toutes sortes d’expérimentations. Original, le parcours de Marithé et François Girbaud s’attache à concevoir des jeans en adéquation avec le corps en mouvement en en retravaillant la coupe.

Jean-Paul Gaultier-jean_ Robe haute couture 1999

Jean-Paul Gaultier : Robe haute couture 1999

Jean-Paul Gaultier, hiver 2010Jean-Paul Gaultier, hiver 2010_jean

Jean-Paul Gaultier, hiver 2010

 

Le bleu : histoire d’une couleur, histoire d’un pigment

Extrait (amplifié de notes ou images personnelles) de : La transdisciplinarité ou l’art d’enseigner la chimie du bleu, Florence Boulc’h, Maryon Andrieux, Olivier Morizot, Éric Audureau, Marie Anglade et Gaétan Hagel

Le bleu égyptien est considéré comme le premier pigment synthétique. Son utilisation ne s’est pas limitée au territoire égyptien et le pigment a circulé tout autour de la Méditerranée. Pourtant, malgré sa diffusion, l’emploi du bleu égyptien a cessé au Moyen Âge. Quel pigment bleu utilisaient donc les peintres florentins de la Renaissance ? On pense d’abord au bleu outremer extrait du lapis-lazuli qu’importaient les marchands vénitiens. Mais les remarquables qualités de ce pigment sont malheureusement contrebalancées par un prix exorbitant [5]. Heureusement, on trouvait à acheter à bien meilleur marché un autre pigment bleu, l’azurite, obtenu par broyage d’un minerai de cuivre. Les décors muraux de la chapelle des Scrovegni à Padoue, peints par Giotto vers 1305, en constituent un bel exemple.

Giotto

Les décors muraux de la chapelle des Scrovegni à Padoue, peints par Giotto vers 1305, Le bleu que l’on y trouve est dû à l’azurite, pigment obtenu par broyage d’un minerai de cuivre.

Cependant, l’azurite est extrêmement sensible aux environnements basiques, qui la transforment en malachite de couleur verte. Au XVIIIe siècle, les artistes ne souhaitent plus se contenter d’un pigment bleu aussi instable. Le temps de l’azurite est passé, et le besoin de trouver un véritable substitut au lapis-lazuli est bien réel.

La découverte du bleu de Prusse en 1709 procède pourtant d’un hasard habilement exploité. Rapidement, fut mis au

point le procédé qui sera rendu public en 1724 : il consiste à concentrer le sang de boeuf par ébullition jusqu’à obtenir une poudre, que l’on traite au rouge par une potasse très concentrée. L’utilisation du bleu de Prusse, scientifiquement attestée pour les tableaux de Watteau intitulés Les deux Cousines (vers 1716) et le Bain de Diane (1712-1717), révèle la rapidité avec laquelle ce nouveau pigment s’est répandu en Europe. Pourtant, ce bleu perd son éclat lorsqu’il est exposé à une lumière vive.

Watteau Les deux Cousines, vers 1716

Watteau Les deux Cousines, vers 1716

Watteau, Le Bain de Diane, 1712-1717

Watteau, Le Bain de Diane, 1712-1717

En 1800, Bonaparte charge Thénard de trouver une couleur remplaçant l’outremer naturel avec avantage. Ce nouveau bleu est le premier réel succès de la chimie dans ce domaine. Car si l’invention du bleu de Prusse est due au hasard, celle du bleu de Thénard, nommé bleu de cobalt, procède du raisonnement. Parfaitement adapté à la peinture artistique, il semble donc un

candidat tout à fait sérieux pour remplacer l’outremer. En France, le bleu de Thénard est commercialisé dès 1807.

Dans sa correspondance, Van Gogh exprime son enthousiasme pour le cobalt à la fin 1885, au tout début de sa période anversoise : « Le cobalt est une couleur divine, il n’y a rien d’aussi beau pour créer de l’espace autour des objets ».

Van Gogh, Portrait du docteur Gachet avec branche de digitale, 1890_1 Van Gogh, Portrait du docteur Gachet avec branche de digitale, 1890_2

Van Gogh, Portrait du docteur Gachet avec branche de digitale, 1890. Le fond est peint avec le bleu de Thénard ou de cobalt. Deux versions.

Dans « La Nuit étoilée, 1888 », Van Gogh peint le ciel nocturne tel que l’on en rêve, avec les étoiles qui éclairent ce ciel bleu de cobalt et qui scintillent dans les eaux du fleuve un peu plus sombres encore que le ciel. Van Gogh écrit à sa soeur, en septembre 1888 « Je veux maintenant absolument peindre un ciel étoilé. Souvent il me semble que la nuit est encore plus richement colorée que le jour, colorée des violets, des bleus et des verts les plus intenses. Certaines étoiles sont citronnées, d’autres ont des feux roses, verts, bleus, myosotis. »

La Nuit étoilée, 1888, Van Gogh

« La Nuit étoilée, 1888 », Van Gogh

Bleu de cobalt

Bleu de cobalt : bleu de cobalt

Synonymes : Bleu de Berlin, bleu de Saxe, bleu de Thénard, bleu hussard.

Pigment inorganique de synthèse qui succède au smalt (aussi à base de cobalt, mais au pouvoir colorant plus faible) au début du XIXème siècle. Inaltérable à la lumière, il présente selon Perego une courbe spectrale avec une remontée très nette dans le rouge profond, ce qui le rend très sensible à la qualité de la lumière.

Bleu plus ou moins profond selon sa teneur en alumine, tirant légèrement vers le violet, mais moins que le bleu outremer.

Les progrès de l’analyse et de la synthèse chimique à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe incitèrent les chimistes à préparer un bleu outremer artificiel. Ainsi, la société d’encouragement pour l’industrie nationale ouvrit un concours en 1824 pour la synthèse d’un bleu outremer à moindre coût. Le lauréat fut Guimet en 1828. Plus d’un siècle plus tard, Yves Klein s’empara du bleu outremer. Il travailla durant cinq années avec un chimiste afin de mettre au point la formulation d’un liant qui lui permit de réaliser des couches picturales ayant la couleur du pigment brut.

Yves Klein

Yves Klein

 

Des robes et chapeaux bleus plein la peinture !

Kees Van Dongen, Le chapeau bleu

Kees Van Dongen, Le chapeau bleu 1910-1912, (All content 2009-2013 © The Web Gallery of Impressionism)

Pablo PicassoPablo Picasso2Pablo Picasso3 Pablo Picasso4Pablo Picasso5

Pablo Picasso

Vincent Van Gogh

Vincent Van Gogh, bel exemple d’une primaire : le bleu et de sa couleur complémentaire : le orange. 

Vincent Van Gogh2 André DerainAuguste Rodin

Vincent Van Gogh, André Derain, femme en bleu et Auguste Rodin

DegasGustave Klimt

Degas, danseuses bleues, 1890                                                         Gustave Klimt, 20e siecle

Pierre auguste Renoir autoportraitPierre auguste Renoir

Pierre auguste Renoir autoportrait

 

Parapluies - Pierre-Auguste Renoir

Parapluies – Pierre-Auguste Renoir 19e, 20e

René Magritte

René Magritte 20e

Le bleu du ciel et de la nuit

Giotto

Giotto

Edward Robert Hughes

Edward Robert Hughes (1851-1914), « Night »

Vincent Van Gogh

Vincent Van Gogh

Vincent Van Gogh3

Vincent Van Gogh

1940 - Wassily Kandinsky, Ciel bleu

1940 – Wassily Kandinsky, Ciel bleu

Francis Picabia

Francis Picabia

Odilon Redon

Odilon Redon, La Mort de Bouddha, vers 1899. Collection Millicent Rogers Photo Davis A. Gaffga

Nicolas de Staël, nuages

Nicolas de Staël, nuages

Nicolas de Staël. Les mouettes

Nicolas de Staël. Les mouettes

Marc Chagall1Marc Chagall2 Marc Chagall3Marc Chagall4Marc Chagall5Marc Chagall6Marc Chagall7 Marc Chagall, et ses cieux bibliques.

Lee Borthwick

Lee Borthwick Mirror Installations and Sculptural Works in Wood. A couleur variable bien sûr !

 

(c) Sylvia Ladic

 

Suite de l’article : Partie 2 

Envoyez cet article à vos amis. Partagez !

14 Responses »

  1. Bonjour, merci pour cet article et je me permets de vous conseiller un livre que je suis en train de lire « petite histoire des couleurs » de Pastoureau et il existe également « les couleurs expliquées en images » de Pastoureau/Simonet toujours. Cordialement,

    • Merci de votre message, une lecture pertinente. Je me suis servie justement du livre de Pastoureau sur le bleu pour écrire cette partie de l’article. Son approche est essentiellement sociologique.

  2. Bonjour merci pour votre article je ne connaissais pas le livre La transdisciplinarité ou l’art d’enseigner la chimie du bleu, cet ouvrage est il très technique ou abordable comme ceux de Pastoureau ? et existe t’il dans le commerce un bleu qui se rapproche de celui de Klein ?

    J’attends toujours vs articles avec impatience.

  3. Pingback: Du bleu dans l’art, l’histoire, la ...

  4. Pingback: Le bleu dans l'art, l'histoire, la culture Part.2

  5. Pingback: LES COULEURS | Pearltrees

  6. Pingback: Les notions, les mots clés des arts plastiques

  7. Pingback: COULEUR - Thématique | Pearltrees

  8. L’art quelqu’il soit se cultive vos recherches pour cette couleur magnifique qu’est le bleu est fort intéressant et m’améne dans le savoir et le réve.Merci beaucoup .sans culture on passe à côté de plein de détails qui en fait nous dévoile la beauté du tableau et le génie du peintre.

  9. Pingback: Couleurs | Pearltrees

  10. Article très intéressant. Mais la place qu’occupe Michel Pastoureau dans l’histoire de la symbolique des couleurs n’est pas sans poser quelques problèmes dans une démarche qui se veut justement historique et conforme aux exigences rigoureuses de la recherche universitaire (Il n’est pas le seul dans ce cas; je pense notamment aux travaux de Daniel Arasse sur Léonard et la Joconde). Dans un article paru dans Médiévales « Du bleu et du noir : éthiques et pratiques de la couleur à la fin du Moyen Âge », Pastoureau mentionne l’ouvrage de Michael Baxandall L’Oeil du Quattrocento, pour le critiquer (je le cite) : « les quelques pages (126-134) qu’il [Baxandall] consacre à la symbolique des couleurs et aux codes qu’elle impose à la création picturale, sont très malvenues et traduisent une méconnaissance totale de l’univers symbolique du Moyen Âge finissant. Affirmer (p. 130) que les “symbolismes liés à la couleur ne jouent pas un rôle important en peinture” relève de la provocation ». C’est provocation contre mépris et suffisance. Pourquoi ce constat. Je conseille avant tout de lire le livre de Baxandall qui mérite mieux qu’une note de bas de page de la part d’un historien d’art malhonnête. La phrase citée par Pastoureau est tout d’abord incomplète puisqu’elle se termine ainsi « […], même si certaines particularités en relèvent quelquefois » – autrement dit de la symbolique. Ensuite, cette phrase est extraite de l’une des onze sections d’un long chapitre au titre éponyme de l’ouvrage et qui développe longuement la démarche historique et sociologique de l’auteur. Enfin, Baxandall consacre sa recherche au Quattrocento, à la période de la Renaissance italienne et à celle qui la précédait et non au moyen-âge fut-il finissant.
    Baxandall explique par ailleurs très bien le rôle important joué par le bleu outremer dans la peinture italienne de la première moitié du XVème siècle (voir notamment le chapitre premier intitulé « les conditions du marché »). Je ne peux pas développer ici mais son étude est véritablement historique et sociologique reposant sur des contrats type d’époque qui : 1) spécifiaient ce que le peintre devait peindre; 2) indiquaient clairement quand et comment le client devait payer et quand le peindre devait livrer son tableau; 2) insistaient sur le fait que le peintre devait utiliser des couleurs de bonne qualité, spécialement de l’or et du bleu outremer. Cette dernière était la couleur la plus précieuse et la plus difficile d’emploi. Ainsi plus le tableau comportait de ce bleu et plus le commanditaire montrait sa « dévotion » puisque les représentations étaient essentiellement religieuses à l’époque. Baxandall explique également l’origine du déclin du bleu outremer. Au cours de la seconde moitié du XVème siècle les clients devenaient moins soucieux qu’auparavant d’étaler aux yeux du public la pure opulence des matériaux. La consommation ostentatoire d’or et de bleu outremer est progressivement remplacée par l’habileté technique du peintre (trop long à expliquer pourquoi, mais je revoie au livre cité). C’est dans ce contexte qu’émerge un peintre comme Botticelli.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *