Anselm Kiefer l’art au service de la mémoire

Anselm Kiefer l’art au service de la mémoire
Anselm Kiefer l’art au service de la mémoire

 

L’œuvre d’Anselm Kiefer est sombre et poétique. Elle porte les stigmates de la seconde guerre mondiale. Kiefer est né en Allemagne, sur les décombres de la guerre. Un panorama de ses productions montre qu’elles ne se détachent jamais de l’histoire et de la mémoire. Comment après l’holocauste être un artiste qui s’inscrit dans la grande tradition allemande, voilà toute la quête, la reconstruction sur les ruines que nous propose l’artiste.

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Anselm Kiefer, « Am Anfang », 2008

Présentation de l’artiste

Artiste plasticien Anselm Kiefer est considéré comme l’un des principaux artistes allemands de la seconde moitié du XXe siècle. Il est né en Allemagne, à Donaueschingen en 1945.
Après des études de droit et de linguistique, il choisit de suivre l’enseignement de l’art dans les académies de Fribourg-en-Brisgau, Karlsruhe et, de 1970 à 1972, avec Joseph Beuys, à l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf.

Il participe avec Georg Baselitz, Gerhard Richter, Sigmar Polke et Jörg Immendorff au renouveau de la peinture allemande des années 1970, qui émerge dans un contexte international marqué par le néo-expressionnisme.

Entre 1991 et 1993, il quitte l’Allemagne et voyage en Inde, au Mexique et en Chine, puis il s’installe son atelier à Barjac (Gard) (Seine et Marne) en France sur un terrain de 35 hectares pour y créer une œuvre d’art totale, La Ribaute. La Ribaute, autrement nommée Domaine Kiefer, est en fait une ancienne filature de soie, que le plasticien a acheté en 1993. Puis, il s’installe aussi en Seine-et-Marne dans les entrepôts de la Samaritaine jouxtant l’aérodrome de Croissy-Beaubourg, lieu de son 2eme atelier, 35000 m2.

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Sur le terrain d’Ansel Kiefer, auteur inconnu

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Anselm Kiefer, « Chevirat Hakelim (Le bris des vases) » (2007); plomb, verre. « Chute d’Étoiles » Monumenta.

Pour Kiefer « l’histoire est un matériel comme la couleur, la toile. » il l’utilise comme un matériau plastique.
En 1969, voulant lutter contre l’oubli et le refoulement du souvenir, il affirme que le nazisme n’est pas mort mais qu’il continue d’exister de façon cachée. Il se photographie alors dans de grandes villes d’Europe faisant le salut nazi, dans le costume que portait son père, officié de la Wehrmacht. Cette partie de son œuvre continue de faire polémique car elle n’est pas toujours interprétée comme une parodie dénonciatrice. Il ne fait pas toujours bon réveiller les vieux démons de l’histoire.

Kiefer parle de l’Histoire et des mythes propres à la culture Nord-européenne. Il invite le visiteur à découvrir les univers variés, de la poésie de Paul Celan, Ingeborg Bachmann, Velimir Khlebnikov ou Jean Genet (auteurs qui dressent le langage contre l’oubli et la barbarie) à la philosophie d’Heidegger, aux traités d’alchimie, aux sciences, à l’ésotérisme, à la pensée hébraïque du talmud et de la kabbale.
En plus des références à l’Histoire récente de l’Allemagne il puise également dans les mythologies nordiques (Walkyries, épée de Siegfried, Parsifal) et se réfère à un esprit romantique « sensible aux catastrophes, à la violence, et à une nature exaltante ou hostile » (Gérard Durozoi).

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Anselm Kiefer, Praxilla, 2004, Sappho, 2008, Erinna, 2006

Pour l’artiste, la matière porte en elle son propre esprit, et sa mémoire. Aux matériaux habituels de la peinture, il adjoint de la glaise, du plâtre, des végétaux (tournesols, fougères), de la paille, de la cendre, des métaux comme le fer et surtout le plomb, qu’il utilise dès le milieu des années 1970.

Le plomb : Matériau alchimique de la transmutation, il est capable de produire une étincelle de lumière selon Anselm Kiefer, « une étincelle qui semble appartenir à un autre monde, un monde qui nous est inaccessible ». Mais sa lourdeur empêche aussi toute élévation, toute spiritualité. il est malléable, dense et imperméable aux rayonnements électromagnétiques. Pour la petite histoire, il est connu pour avoir récupéré le plomb du toit de la Cathédrale de Cologne lors de sa réfection qu’il a abondamment réutilisé dans son œuvre (les livres entre autres).

Cette relation « spirituelle » au matériau rappelle son ainé Joseph Beuys qui lui, employait notamment le miel, le feutre et la graisse.

« Nous (moi et Beuys) avons une même conception de la matière qui est une enveloppe contenant l’esprit qu’il faut découvrir. Ainsi, chaque plante a un correspondant dans les étoiles, cela lie le macrocosme au microcosme. Nous dépendons du cosmos. Tous nos éléments sont arrivés par des poussières et des météorites. » Interview de Guy Duplat en 2010 dans La Libre.

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Le langage des fleurs et des choses muettes, 1995-2015. Acrylique, émulsion, huile Shellac et argile sur toile. Collection particulière

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Kiefer, « Lichtung » (Clairière), 2015, collection particulière © Anselm Kiefer – photo © Georges Poncet

Anselm Kiefer est connu essentiellement pour ses tableaux et ses sculptures. Pourtant ses livres sont la fondation de sa production, représentant soixante pour cent de son travail. Une rétrospective à la Bibliothèque nationale de France a été consacrée à cette part de son travail entre 2016 et le début d’année 2016.

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Anselm Kiefer, Nigredo (détail), 1998 – Plomb, acier, fil métallique, huile, sel, plâtre, résine, acrylique et pastel 320 x 160 x 100 cm, © Anselm Kiefer – Photo © Ben Westoby – Courtesy White Cube

Ses livres peuvent atteindre de grandes dimensions et sont toujours conçus en un seul exemplaire. Ils se composent de matériaux divers tels que le sable, la cendre, des végétaux, des cheveux ou des photographies… Ils sont aussi composés de plomb, matériau de prédilection de l’artiste. Qu’il soit en morceau ou en feuille le plomb lui est cher pour sa valeur poétique, spirituelle, voir alchimique ; nous connaissons la quête alchimique consistant à transformer le plomb en or.

Fin des années 1980 il réalise des livres entièrement en plomb pouvant peser entre 70 et 200 kg.

L’écrit est au centre de son œuvre ainsi que les références littéraires, philosophiques et historiques.

 

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Kiefer nous propose des livres consacrés aux écrivains, aux cosmogonies (The secret life of plants), aux grands mythes antiques (Gilgamesh et Enkidu) ; mais aussi des livres de sable, des livres brûlés, des livres de plomb et les livres, récents, d’aquarelles érotiques, réalisées sur des pages enduites de plâtre.

Je vous conseille la lecture du dossier de presse ici : http://www.bnf.fr/documents/dp_kiefer.pdf

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« Dans mon œuvre, le livre est très important. Il est un répertoire de formes et une manière de matérialiser le temps qui passe (…). Son aspect esthétique, son aspect matériel, m’intéresse beaucoup. Certains sont de véritables sculptures, plus grands que la taille humaine, ouverts mais impossibles à feuilleter« , a dit Anselm Kiefer en 2007 (entretien avec Pierre Assouline dans Anselm Kiefer, Sternenfall, Editions du Regard).

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Vue d’installation, Croissy, 2015 © Anselm Kiefer Photo © Anselm Kiefer

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Anselm Kiefer, « Das Lied von der Zeder – Für Paul Celan » 2005, BnF, Réserve des livres rares © Anselm Kiefer

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Anselm Kiefer, Blutblume, 2001, Fleur de sang, Plomb, photographies, acrylique et craie, 4e de couverture, 74.5 x 52 x 8 cm, Collection particulière, © Anselm Kiefer. Photo © Charles Duprat

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Anselm Kiefer, Blutblume, 2001, Fleur de sang, Plomb, photographies, acrylique et craie, Pages 16-17, 74.5 x 104 x 8 cm, Collection particulière, © Anselm Kiefer Photo © Charles Duprat

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Anselm Kiefer, Tanderadei, 2013, Acrylique, émulsion, huile et shellac sur photographie montée sur toile, plomb
électrolysé, reliure lin, Couverture 95 x 71 x 12 cm, Collection particulière, © Anselm Kiefer Photo © Charles Duprat

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Anselm Kiefer, Tanderadei, 2013, Acrylique, émulsion, huile et shellac sur photographie montée sur toile,
plomb électrolysé, reliure lin Pages 2-3, 95 x 142 x 12 cm, Collection particulière, © Anselm Kiefer Photo © Charles Duprat

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Anselm Kiefer, Es ist einer, der trägt mein Haar, 2005, Il en est un qui porte mes cheveux
Photographies, acrylique, collage de branches et cheveux, sur carton, Pages 18-19, 63 x 84 x 8 cm, Collection particulière, © Anselm Kiefer Photo © Charles Duprat

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Anselm Kiefer, Liliths Töchter, 1998, Les Filles de Lilith, Sable et tissu sur photographies sur carton, 127 x 160 x 5.5 cm, Collection particulière, © Anselm Kiefer Photo © Atelier Anselm Kiefer

L’artiste Anselm Kiefer au Centre Pompidou – Entrée libre

 

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Anselm Kiefer, « Ouroboros », 2014, verre, métal, plom, feuille séchées et plastique, 132 x 90 60 cm. (Georges Poncet)

Ainsi, Anselm Kiefer questionne les possibilités de créer après la Shoah. Il poursuivra cette démarche tout au long de son œuvre, interrogeant son identité d’Allemand, son histoire, l’Histoire, ses racines, et sa culture. Il offre des œuvres empreintes de mémoire : « une mémoire sans souvenir » (Daniel Arasse) et collective (mythes germaniques, grecs, assyriens, la religion, les femmes, mais aussi le cosmos, la mystique juive et la Kabbale.)

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Anselm Kiefer Sprache der Vogel 1989 xvga

Pour ceux qui veulent approfondir

Anselm Kiefer : L’art survivra à ses ruines (Collège de France) [2010]

 

 

Anselm Kiefer : Entretien avec Laure Adler (Hors-champs) [2011]

 

Piste avec les élèves

Les élèves peuvent créer leur propre récit à la façon d’Anselm Kiefer. Puis réaliser un livre-sculpture en mêlant terre, branches, graines et autres matériaux dans les pages de leur ouvrage.

Sylvia Ladic http://e-cours-arts-plastiques.com

Sources

http://www.bnf.fr/fr/evenements_et_culture/expositions/f.kiefer_alchimie.html

http://acasculpture.blogspot.fr/2014/01/du-spirituel-dans-lartcontemporain.html

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9 Responses »

  1. Bravo pour ce travail! L’oeuvre de Kiefer est extraordinaire et malheureusement mal appréciée, mal comprise, il est donc important de l’expliquer et vous l’avez parfaitement fait. Merci!

  2. bonjour et merci pour ce topo très intéressant sur cet artiste mal connu. Cette référence fera un parfait prolongement au sujet que je viens de demander à mes élèves sur une sorte de carnet de voyage « sans quitter son canapé » pour parler de leurs envies…Bien sur, chez Kiefer, il ne s’agit pas de ses envies, mais le parallèle serait sur « l’exutoire » et le fait d’ouvrir le champs sur les possibilités et le rôle des livres…j’espère ne pas faire fausse route…?

    • Ne pensez-vous pas que la référence est un peu éloignée de la démarche de l’artiste. Durant la période orientaliste des artistes ont fait des carnets de voyage comme Delacroix. D’autres ont peint selon les objets rapportés et ont imaginé l’orient sans faire le voyage. Je ne suis pas sûre que l’art soit un exutoire pour Kiefer mais sert à dénoncer et reconstruire sur les ruines du passé. Si vous cherchez des livres_objets regardez Guy Laramee ou Kelly Campbell. Bonne inspiration !

      • Bonsoir,

        Oui je suis bien consciente que l’on s’éloigne, c’est pour cela que je parlais de prolongement et non de référence comme tel. J’ai montré les références de carnets de voyage orientaliste et même d’autres, plus contemporains à mes élèves lors de la phase d’annonce du sujet, ou nous avons fait une mind map ensemble sur ce que leur évoquait le mot voyage (synonymes,sensations, objets, lieux…)puis définit ensemble ce qu’était un carnet de voyage (qui, quoi,pourquoi,comment). Et ensuite j’ai lancé le sujet sur un carnet de voyage mais qui partait de leurs envies possible ou non. Cela pouvait très bien raconter le voyage du canapé au frigo pour se chercher à manger comme avoir envie daller à l’autre bout du monde…c’était leurs envies mais à la manière d’u carnet de voyages…
        mais vous avez raison, peut être vais trop les perdre…

          • Désolée, je pensais au fait qu’une image fixée dans un carnet de voyage représente le mouvement et le temps du voyage. Ainsi des références au mouvement peuvent être bienvenues dans une progression… chronophotographie, futurisme. Les nouveaux programmes nous poussent à penser un travail dans une progression; une piste comme une autre. Votre travail parle aussi de marqueurs de déplacement et peut déboucher sur une mise en espace et inciter des propositions en 3 dimensions qui invitent le spectateur à bouger… histoire d’avoir des références qui ouvrent sur une future séquence. J’espère que j’ai été plus claire.

  3. Je pense que Anselm Kiefer a sa propre vue dans l’art donc, je la réspecte entant que plasticienne.merci

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