Aborder le body art de Marina Abramović en collège ou lycée pose-t-il un problème déontologique ?

Aborder le body art de Marina Abramović en collège ou lycée pose-t-il un problème déontologique ?
Aborder le body art de Marina Abramović en collège ou lycée pose-t-il un problème déontologique ?

Il y a quelques jours j’ai découvert une vidéo d’une performance de Marina Abramović  très émouvante qui m’a donné l’envie de présenter ce qu’est une performance ainsi que le travail de l’artiste.

Deux chaises face à face, l’une accueillant l’artiste, l’autre le public se relayant, pour un échange, les yeux dans les yeux, en silence. Durant trois mois – chaque jour d’ouverture – l’artiste s’est assise sept heures et demi sans manger, boire, ou se lever, un exploit d’endurance mentale et physique.

Des visiteurs du musée viennent s’assoir face à elle, pour qu’elle les regarde en silence pendant 60 secondes. Jusqu’à l’arrivée à son insu d’Ulay, un artiste allemand avec lequel elle partageait sa vie dans les années 70 et qu’elle n’avait pas revu depuis 23 ans….

Performance de Marina Abramović au MOMA en 2010

 

Et puis un frein s’est posé vis-à-vis de mes élèves que je ne veux pas choquer de façon négative mais simplement marquer de faits artistiques qu’ils garderont en mémoire ; ce qui est bien différent. Entrer dans le body art met à jour une forme de violence. Et, en parler à moitié n’est pas en parler.

Même en montrant la part soft du travail de Marina Abramović  sa démarche des premières années reste extrême et va chercher la douleur, autant la sienne que celle du public qu’elle éprouve. Il ne s’agit pas ici, vous le comprenez de prendre partie pour une chose ou l’autre mais de présenter une démarche artistique reconnue internationalement.

Et si je montre ce qui constitue l’univers d’Abramović  cela devient déjà plus dérangeant, car comment dire à quel point elle repousse les frontières physiques et mentales. Est-ce du masochisme, une illustration de nos limites, une démarche sacrificielle ou grandissant l’artiste, le spectateur, d’une meilleure compréhension, d’un éclairage supplémentaire ? Faut-il éprouver l’art, s’éprouver d’art à ce point ?

Alors à la question doit-on parler de l’art sans tabou ? Je répondrais qu’à l’heure où la technologie réduit l’espace-temps à l’instantanéité, tous ses enfants qui se connectent avec une grande facilité et qui accèdent au monde par le filtre d’internet ont mieux à apprendre d’un professeur d’arts plastiques du travail de performance* de cette artiste que de le découvrir sans décodeur dirons-nous.

Nous savons l’être humain conditionné à refuser la douleur alors pourquoi se l’imposer ? Dans les performances d’Abramović c’est parfois le public lui-même qui face à l’insoutenable demande que cela cesse. Faisant partie du courant artistique du body art (Art corporel)**, elle s’est lacérée, flagellée, a congelé son corps sur des blocs de glace, a pris des produits psychoactifs jusqu’à la perte de connaissance, a poussé son corps à l’asphyxie… Elle demeure « la grand-mère » de l’art de la performance* comme elle aime le dire car elle est une des rares artistes à utiliser ce mode de réalisation depuis près de 40 années.

Marina Abramovic et Ulay performance

Imponderabilia : 1977, Abramović et son compagnon Ulay s’installent nus et face à face dans l’étroite entrée d’une galerie obligeant les visiteurs à se faufiler entre leurs corps.

Elle dit vouloir élever la conscience des participants partant de leurs expériences physiques et mentales.

Abramović a toujours utilisé son corps comme le medium privilégié de son œuvre. La critique sociale, politique, et féministe est évidemment un des marqueurs typiques de son travail. Les tabous sur la nudité sont mis à jour.

Son travail touche à présent davantage au new-âge en lien avec les rituels chamaniques, l’énergétique alors qu’à ses débuts sa démarche était plus radicale.

Pour ceux que cela intéresse elle est l’objet du documentaire Marina Abramović: The Artist Is Present de Matthew Akers et Jeff Dupre qui date de 2012.

Citations de l’artiste :

« Je suis intéressée par l’art qui dérange et qui pousse la représentation du danger. Et puis, l’observation de public doit être dans l’ici et maintenant. Garder l’attention sur le danger; c’est se mettre au centre de l’instant présent. »

« Ce que je fais n’a rien à voir avec le masochisme. Il faut envisager la performance comme un miroir offert aux spectateurs : je mets en scène des moments douloureux et je me nourris de l’énergie du public pour dépasser ma peur. C’est une manière de dire aux gens qu’ils peuvent y parvenir tout autant que moi. Savoir affronter la douleur est quelque chose de très ancien que l’on retrouve dans les rituels aborigènes par exemple, où l’on apprend à contrôler la douleur physique pour s’en libérer. Mais aujourd’hui mes performances sont bien moins violentes. »

abramovic-arrow

Marina Abramović et Ulay, Arrow, dans cette performance, une flèche est pointée sur le coeur de l’artiste, le simple tension de l’arc dépend du contre poids de son compagnon Ulay.

Question de telerama.fr : Cette violence est-elle envisageable aujourd’hui ?
« Non. Dans les années 1970, la performance permettait aux gens d’exprimer la violence qu’ils avaient en eux. Aujourd’hui cette violence est omniprésente dans nos sociétés. ..Il n’est donc pas nécessaire que l’art en rajoute… il est plus important d’offrir un amour inconditionnel… Il revient donc aux artistes de donner un sens spirituel aux choses, d’oxygéner la planète, de montrer la voie, de servir la société. Croire que nous pouvons rester tranquillement dans nos ateliers, quelle aberration ! Nous avons bien plus de responsabilités que cela. C’est pour cette raison que notre art se doit d’être perturbant, inquiétant, politique, social, divinatoire. »

Abramovic critaux

La vie de l’artiste Serbe :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Marina_Abramovi%C4%87

L’excellente interview

réalisée par Telerama.fr qui clarifie la démarche de l’artiste : http://www.telerama.fr/scenes/marina-abramovic-la-grand-mere-kamikaze-de-l-art-contemporain,90368.php

Des livres et DVD sur Marina Abramović en français et anglais :

              

 

 

La méthode Abramović

Lady Gaga, amie de l’artiste fait la promotion de la «méthode Abramović», censée aider les pratiquants à «prendre pleinement conscience, grâce à une série d’exercices, de l’expérience physique et mentale qu’ils sont en train de vivre». L’artiste souhaite enseigner sa méthode dans un «institut» et a lancé une levée de fonds dans ce but sur Internet.

The Abramovic Method Practiced by Lady Gaga from Marina Abramovic Institute on Vimeo.

D’autres artistes du body art (art corporel) :

Pierre Molinier, dans les années 1950, a été un précurseur du mouvement, Gina Pane, Orlan, Stelarc, Michel Journiac, d’Eduardo Kac …

clip_image008 Orlan a intégré la chirurgie esthétique à sa pratique artistique sur le corps. Elle met en scène ses opérations comme une performance. Sur l’image ci-dessus on aperçoit un implant sur le front d’Orlan.

D’autres artistes performeurs :

Yves Klein, Gina Pane, Joseph Beuys, John Cage, Gilbert et Georges, Ben, Nicky de Saint-Phalle (tableaux tir)…

clip_image009

Performance de Joseph Beuys, 1978 : « Jeder Mensch ein Künstler — Auf dem Weg zur Freiheitsgestalt des sozialen Organismus » (« Chaque personne est un artiste sur la voie de la forme libre de l’organisme social »).

Photo de Rainer Rappmann www.fiu-verlag.com (www.fiu-verlag.com) [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html)

*Performance :

Ensemble des activités artistiques fondées sur les attitudes, les mises en scène devant un public et pouvant faire intervenir notamment le corps de l’artiste, le son, la danse et la vidéo. De durées variables, souvent éphémères, elles sont toutefois connues grâce à des traces qui en témoignent telles que photographies, films, vidéo, voire vestiges des performances.

On situe généralement le départ en occident de l’art de la performance au début des années 1970. Cependant, les origines remonterait aux activités du groupe gutaï (Japon, 1954) : « Sur des peintures de très grand format, entailler, déchirer, mettre en pièces, brûler, projeter, lancer, laisser s’écouler ou goutter l’encre de manière aléatoire… sont ses mots d’ordre; qui incluent presque systématiquement le corps de l’artiste dans l’œuvre. Celle-ci étant généralement détruite dans l’action, il ne reste donc que très peu de traces des originaux. Par contre, on retrouve en nombre des traces cinématographiques, vidéo et photographiques.

L’art contemporain de la « performance » a trouvé un essor particulier au Japon en raison du rapport culturel à l’espace-temps. La mentalité japonaise est imprégnée du concept d’intemporalité de la vie ramenant l’individu à l’instant présent, au « lâcher-prise » susceptible de donner naissance à l’imprévisible et à la fulgurance.

**Body art (Art corporel) :

L’art corporel, en anglais body art, est un ensemble de pratiques artistiques effectuées sur et/ou avec le corps.

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Photo : Marina Abramovic, Portrait with scorpio (Eyes Open), 2005. © Marina Abramovic/Courtesy of The Marina Abramovic Archives and Galerie Guy Bärtschi

Ainsi, vous pouvez vous rendre compte que le travail plutôt provocateur, engagé et radical jusqu’à la violence de Marina Abramovic a évolué vers une démarche tout aussi engagée mais qui tend vers une forme de spiritualité de l’art. A ce titre nous pensons à Joseph Beuys, qui se targuait lui-même d’artiste chamane et qui travaillait aussi sur une forme de mythologie personnelle. Abramović, elle met en scène sa vie, surtout au regard de ses performances avec Ulay, celui qui partagea plusieurs année de sa vie personnelle et artistique.

Marina Abramovic elle-même est revenue sur les formes de violence de ses débuts et les remet dans le contexte d’une époque. Elle soulève l’excès de violence de la société actuelle et propose une vision plus énergétique et consolidante de l’homme. Comme toute démarche artistique, elle a su évoluer.

Nous pourrions y voir aussi un lien avec le travail de Sophie Calle dont l’impudeur de la narration de sa vie et de celle des autres transporte le spectateur dans ses retranchements, face à ses propres limites, son voyeurisme aussi.

S. Ladic

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14 Responses »

  1. Merci beaucoup pour ce dossier et pour la réponse apportée à cette question que je me posais dernièrement quand un de mes élèves d’atelier a manifesté son intérêt pour la performance. Etant professeur d’arts plastiques à Marrakech la question du nu se pose également avec beaucoup d’acuité… mais je pense comme vous que nous ne pouvons faire l’impasse sur cette forme d’art et qu’il vaut mieux que nos élèves fassent connaissance avec le body art par notre filtre plutôt qu’à travers internet.

    • Evelyne, La censure artistique semble bien faire partie de l’art… Il y a plusieurs années j’avais demandé à mes élèves d’illustrer un travers humain en une photographie. Nous en étions encore au tirage papier et à la pellicule. (ne vous méprenez pas sur mon âge, c’était hier! 🙂 Nous avions monté « le mur des travers humains » avec une boite à lettre pour les réactions et un texte explicatif. Le dispositif monté dans la cours et plastifié par mes soins durant des jours fut sauvagement arraché sous prétexte que nous mettions en exergue la violence avec des trucages pourtant très visibles, de style ketchup et armes en carton… En contrepartie, je me souviens du grand soutient de mon inspecteur (à qui j’ai pu montrer les restes dans un sac plastique du travail) ainsi que de celui de mes collègues. Selon la politique de l’établissement, il vaut mieux faire attention et discuter au préalable de certains projets avec son chef d’établissement, plutôt que de s’appuyer sur l’idée que j’avais à l’époque telle que « Chouette on va faire une surprise artistique dans la cour ! » Bonne pratique à vous !

  2. Bonjour Sylvia,
    C’est un magnifique moment qui m’a émue jusqu’aux larmes. Souvent dans cette sensibilité, je suis incapable moi-même d’exprimer……le body art: je ne peux pas tout regarder! Donc devant des élèves, c’est me mettre aussi en danger face aux réactions que cela peut engendrer sans avoir la réponse ou la contenance qu’il faudrait pour l’aborder.
    En tant qu’être humain dans mon intimité, j’éprouve et je ressens très fortement. Dans mon rôle d’enseignant, je reste avec une certaine objectivité….Merci beaucoup pour ce partage!

  3. Pipiloti Rist et Pierrick Sorin où certaines vidéos font acte d’une réelle performance,sont les références collège que j’aborde plus facilement que Orlan, Gina Pane ou Marina Abramovic….

  4. Les mains dans le cambouis ou comment passer de la théorie à la pratique (ou pas):
    Il y a deux ans, un élève de bac pro passionné d’art et de mode s’est intéressé à Orlan et m’a demandé s’il pouvait en faire le sujet de son dossier CCF. Oui bien sûr!! Magnifique!!
    Jusqu’au moment où il m’annonce que pour la partie pratique il envisageait une opération esthétique… qu’il souhaitait filmer… aglagla…
    En fait il devait se faire arracher les dents de sagesse (mais quand même dans un but esthétique!)et on en est resté là…

    • Histoire glaçante Lajo. C’est bien à ce moment précis que notre rôle intervient, justement entre la théorie et la pratique. Peut-on tout pratiquer ? Non ! Je pense que nous sommes d’accord à ce sujet, surtout tant que l’élève est sous notre responsabilité directe.
      De la connaissance à la pratique, il faudrait au moins replacer quelques valeurs personnelles et institutionnelles, la verbalisation sur les documents est le lieu de le faire.
      De plus, les exemples sont toujours là pour illustrer et sont intrinsèques à un bon enseignement. Lorsque le prof. d’histoire parle d’Hitler et fait faire des recherches sur le personnage et la période qui le concerne, je suppose qu’il ne se pose pas la question de savoir s’il fabrique des dictateurs en abordant le sujet.
      Dans le cas de l’opération des dents de sagesse considérée comme esthétique, j’en comprends que l’élève a correctement assimilé la démarche d’Orlan.
      Nous sommes en droit de ne pas encourager certains projets en arts plastiques, voire de les refuser tout simplement. Cela m’est parfois arrivé lorsqu’un projet vise à détériorer la nature ou un quelconque animal. J’en refuse fermement l’élaboration en mettant en évidence le rapport au vivant… Une bonne occasion d’en parler…

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  10. Bonjour, j’ai une question pratique dont je n’ai pas trouvé de réponse satisfaisante pour l’instant.
    Est-ce légal dans nos classes d’avoir des cutters pour les travaux de découpage et les élèves peuvent-ils y accéder librement ?
    dois-je faire rajouter une exception au règlement de l’établissement en ce qui concerne le cours d’arts plastiques?
    Dois-je écrire aux parents leur informant sur l’utilisation de matériaux tranchants pour un sujet bien précis?
    Cette question est venue après qu’une de mes élèves se soit coupée avec des ciseaux en réalisant une sculpture en savon et ait eu trois points sutures sur son doigt…

    Merci

    • C’est le risque, vous n’êtes pas la 1ere à qui cela arrive. Personnellement je fais les découpes au cutter moi-même pour éviter les accidents et il peut m’arriver exceptionnellement de prêter un cutter à un élève avec moi et que je connais comme étant dégourdi (jamais un 6e, 5e !). Jamais en libre service, toujours enfermé dans mon tiroir personnel. Je vous recommande la plus grande des prudence, comme pour nos propres enfants. Tout s’apprend mais chaque chose en son temps 🙂 Vous savez comme moi qu’il faut connaître vos élèves avant d’entreprendre certaines initiatives. Parfois ils se coupent avec une simple paire de ciseau…
      Il m’arrive parfois de demander que ce soit fait avec la participation des parents s’ils le veulent et si je n’ai pas le temps matériel à accorder à ce moment là. Tout dépend des sujets. Restez TRES prudente est le meilleur conseil que je puisse vous donner.
      A ma connaissance il n’existe pas de texte légaux à cet égard.
      Bonne continuation et au plaisir de vous lire.

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